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Interview de Romain Humeau
par CLUBS & CONCERTS, magazine de Bordeaux

romainC&C : A Tout Moment se profilait d’une certaine manière comme un « album de la renaissance ». Tu avais en effet déclaré à la fin de la tournée Tandoori que le futur d’Eiffel restait incertain. Comment perçois-tu ce disque avec le recul ?

RH : Oui, j'ai effectivement dis ce genre de choses à ce moment là. L'avenir d'un groupe est, par essence, toujours un peu incertain, mais jamais celui d'Eiffel ne l'a été autant qu’à la fin de la tournée Tandoori. Afin de sortir la tête de l'eau, il a fallut nous retrousser les manches encore plus que d'habitude: on a construit notre studio, le studio des Romanos, avec nos pognes, celles de potes, et pas mal d'endettements…. Pendant qu'on insonorisait, vissait, électrifiait etc....j'ai écris de nouvelles chansons. Puis on a enchainé sur l'enregistrement de ces chansons dans le studio que nous avions nous mêmes construit. Sans maison de disque puisque nous n'étions plus chez EMI (EMI qui venait de bouffer Virgin, Virgin qui avait bouffé Labels, et Labels étant la boîte avec laquelle nous avions signé initialement.... EMI a depuis été bouffé par Universal....Exciting!!!!).

Vers la fin de l'enregistrement, Pias s'est pointé et a voulu nous signer: pain bénit pour nous car Pias était un label indépendant mais assez solide pour bien travailler un projet comme le notre. Et tout ceci s'est avéré concluant: très bonne relation avec les gens de Pias, « A tout moment » est désormais disque d'or et on a dû faire 130 concerts en 2010, avec une pure envie de la part du groupe.  C'était génial. Donc, oui, vu là d'ou nous venions, il s'agissait d'une certaine forme de renaissance pour Eiffel. 



C&C : A Tout Moment a définitivement hissé Eiffel comme un groupe incontournable, notamment via une tournée qui comptait un grand nombre de dates sold-out. Comment avez-vous abordés la composition de Foule Monstre suite au succès public de son prédécesseur ? Avec appréhension ?

RH : Bonne question. Après ce qui s'est passé sur "A tout moment", nous aurions pu ronfler artistiquement et être tenter d'aller dans la même direction. Mais cela n'a jamais été le genre de la maison dans les moments "inconfortables", donc encore moins dans  ces moments que l'on peut supposer plus "confortables". Le succès est agréable à vivre, on ne peut le nier. Mais quand il n'arrive pas tout de suite, comme ça a été notre cas, il s'agit d'un plaisir très sain ou l'on ne peut pas perdre l'essentiel: l'idée de créer, l'artistique, le fait de rêver d'un endroit (sonore et un tant soit peu poétique, en l'occurrence) et de rendre ce "lieu fictif"  totalement réel et audible.

On s'est donc attaché à ne pas enfoncer le même clou, à tenter de foutre un coup de pied dans nôtre propre fourmilière.

Aucune appréhension par rapport aux jugements extérieurs, ça , on s'en fout depuis longtemps. Nous avons un public grandissant, qui a la particularité d'être totalement métissé, bigarré, tout sauf corporatiste. Ce n'est pas une cible.

Et en ce qui concerne les médias, on sait depuis longtemps que la plupart n'écoutent pas les disques, ils jugent en fonction d'une image qu'ils se font  d'un groupe ou d'un artiste et ils mettent ça dans des petites boîtes, des petits trous comme dirait Gainsbourg, nous c'est le petit trou "Rockers ténébreux Bordelais", et il s'avère que nous n'avons absolument rien à voir avec ça.
Quand on commence un disque, et même avant, quand j'écris une chanson, il y a une énorme pression, mais une seule celle que l'on s'inflige soi-même. Basta.
Là, il y avait l'idée d'utiliser et de systématiser des sonorités que nous avions toujours aimé, celles de Genius, Wu Tan clang, Cibo Matto, Beastie boys, de vielles choses sommes toutes. Mais aussi celles du LCD sound System, Gorillaz (Je suis un dingo de Damon Albarn), de Little Dragon et même de Santigold. Et ce en revenant à des choses très pop dans l'écriture, mélodiques, harmoniques et des teintes d'onirisme. L'harmonie ouvre l'espace, c'est pas cool ça?
Alors j'aime régulièrement revenir là dessus pour délaisser la chose ultra rock sur un accord et adorable chez les Stooges.
Mais bon…. tout dépend le propos que l'on sert... Là, nous n'avions pas besoin de ça. Nous avons essayé de toucher autre chose. Un truc qui se veut finalement assez intemporel, des chansons, mais avec des sonorités autant "organiques" que mécaniques" et en jouant pas mal sur le plaisir des antagonismes que procure l'utilisation et le mélange des deux. En filigrane, c'est une forme de perversité.

Un autre point important est que pendant nôtre tournée sur "A tout moment", l'ambiance fut parfaite dans le groupe et avec le public, mais nous avons vécu des drames en ces mêmes moments qui nous ont énormément touchés et déstabilisés. J'ai mis du temps à pouvoir écrire des textes sans emphase et sans pathos qui pouvait éventuellement se retrouver sur Foule Monstre.
Et je ne voulais surtout pas qu'ils se retrouvent dans un décorum sombre. Qu'il ne s'agisse pas de "la vraie vie". Les Boom machines, les vocodeurs, les synthés et gadgets sonores , le sampling, permettent ce genre de choses, nous les avons utilisé sans complexe aucun. Et qui plus est, de manière empirique car nous ne sommes pas des electro-men.


C&C : Eiffel a par ailleurs aujourd’hui stabilisé son line-up. Nicolas Bonnière était plus particulièrement arrivé après la composition d’A Tout Moment. A-t-il eu l’occasion d’apporter sa patte à ce nouvel album ?

RH : Oh oui, carrément!  C'est mec humainement et artistiquement génial. Il a notamment apporté toute une palette de couleurs sonores qui lui est bien propre. Que cela soit à la guitare et aux trafics guitare, mais aussi en scratchant et en samplant des sons que j'avais au préalable enregistré, en les dénaturant et en les re-bazoutant ici et là. Beaucoup de vie émane de tout ça.


romainC&C : Peux-tu nous expliquer le sens de ce titre, Foule Monstre ? Quels thèmes as-tu souhaité aborder dans tes textes ?

RH :  J'entendais dans une émission radio un philosophe arriver à cette conclusion que la foule pouvait parfois être monstrueuse. Il n'inventait rien mais la limpidité de son cheminement m'a tout de suite fait penser à cette expression courante:  "Il y a foule monstre". Je me suis dit que c'était une bonne lucarne pour évoquer le rapport entre l'identité et le fait d'appartenir qu'on le veuille ou non à une entité. Monstrueuse parfois, attachante aussi, selon...
En tant que mec qui écrit des chansons, et si petitement soit-il, je suis un colporteur d'impressions. Donc j'ouvre les écoutilles comme je peux et tente de sentir le monde. La voix des libre penseurs mais aussi celle des masses, des foules. Cela me semble être des axes essentiels pour chanter des choses qui ne se mordent pas la queue. Très simplement, cet album tente peut-être de chanter un aller retour entre "le moi" et "le grand tout". Une foule peut-être sublime de courage, de ténacité et d'inventivité pour faire bouger les sales lignes imposées par les puissants. Mais elle peut devenir abjecte et ignoble quand elle fait le salut nazi ou qu'elle revêt l'allure d'une bande de supporters de foot craignos. Il ne s'agit pas de la même chose et dans le deuxième cas, je crois qu'il est bien question d'opium du peuple. Et il y a des forces à moitié obscures pour nous procurer cet opium là: les puissants. La boucle est bouclée.
Comme tout le monde, on fait partie de cette foule, et nos chansons ne sont finalement que des questionnements.
On cherche. Sans trouver. Mais peut-être que l'on s'approche parfois de certaines lueurs. A vrai dire, j'aimerai, mais je n'en sais absolument rien ....


C&C : Comme pour le précédent opus, le groupe a eu l’occasion de tester les nouvelles compositions à l’occasion d’une pré-tournée. Quelles ont été les réactions du public ?

RH : Franchement étonnantes. On a cette impression, comme il s'agissait de petits lieux de 200 à 500 personnes, de bien se connaître, le public et nous.
Alors, dans ce genre de contexte, tu peux t'attendre à du "convenu". Hors, ça n'a pas été le cas, les gens étaient à l'écoute pendant les concerts et nous étions à leur écoute à la fin des concerts. Nous avons vécu ça comme un émouvant partage, sachant que nous n'étions pas encore très au point et que je n'avais pas fini de mixé Foule monstre. Je crois qu'ils ont vraiment aimé ces nouvelles chansons, ainsi que la manière dont on leur en a offert la primeur.


C&C : Beaucoup de formations hésitent désormais à dévoiler de nouveaux titres avant la sortie du disque. Quelle est ton opinion sur Internet et ses nombreuses « fuites » ? Est-ce que cela te gène que les auditeurs découvrent des morceaux encore « inédits » sur la toile, le tout accompagné d’un son à la qualité relativement médiocre ?

RH : Oui, ça nous gêne. Là dessus, nous sommes sûrement un peu décalés, mais il s'agit quand même d'un sacré plaisir que de livrer, un jour donné, un disque à écouter dans son entièreté. En extraire une chanson sans que ça soit décidé par le groupe me semble être une forme de terrorisme mesquin.
Le net est un outil fabuleux mais qui est tout aussi monstrueux, à l'image des foules justement. Je ne vois pas l'intérêt d'être cernés par des gens, qui en voulant ton bien sont accrocs aux "like" et toutes ces conneries. Il ne s'agit même plus d'une tactique « court termiste » mais d'une politique de l'instant, c'est-à-dire que cet instant passé, elle ne marche plus, et ne veux absolument rien dire. J'aime bien l'idée d'être geek, mais pas longtemps….je préfère le sexe de plein air et aller courir dans les champs…hé hé...


C&C : Un peu par la force des choses (groupe rock de Bordeaux), Eiffel a toujours été comparé à Noir Désir, d’autant plus que les musiciens de deux groupes restent personnellement proches. Aujourd’hui, est-ce une comparaison flatteuse ou un héritage lourd à porter ?

RH : Au premier abord, cela peut paraître flatteur car Noir Désir a été un merveilleux groupe. Mais non, ici, en France et dans le contexte médiatique dans lequel ce rapprochement entre eux et Eiffel est fait, c'est l'enfer pour nous. Mais rira bien qui rira le dernier.
Je trouve ça insupportable que certains ne daignent pas s'acheter d'oreilles. Nous sommes, pour aller vite, dingues des Beatles et de Brel (cela vient tout bêtement de ce qu'écoutaient nos parents quand on était gamins) : de manière schématique d'une forme de pop ou de rock anglo saxon et d'un moment ou la chanson française a été lumineuse, avec Brassens, Ferré, Gainsbourg, Vian, je dis aussi Piaf, Dubas et Fréhel.
Et pour bien connaître Bertrand, je sais qu' il en est de même pour lui rapport aux Beatles et Brel. Je veux bien que Noir Désir aient existé avant nous car pas de la même génération, et s'inscrivent dans un truc ou nous les avons écouté comme nous avons écouté Renaud, Higelin, Bashung et d'autres.
Mais, je suis désolé, Noir Désir n'a ni inventé le rock, ni le fait de chanter en français, ni le plaisir de s'exploser la voix. Cela vient de bien plus loin.
S'il fallait parler d'influences majeures pour Eiffel, je crois qu'il s'agirait plutôt de Brel, des Beatles, de Franck Black, d'XTC, des Kinks de Damon Albarn ou de Vian et Burroughs.
Et c'est une chose qui peut appartenir à qui veut, à nous, comme à d'autres. Rapport à ce concept de "Rock Français" qui  à mon avis n'existe pas, il s'agit plutôt d'une forme de fainéantise journalistique ou de manque de culture musicale pour nous décrire comme les héritiers d'un seul groupe, nous sommes les héritiers de tellement de formes de musique!
D'autres aussi galèrent avec ça, et je pense qu'il faut arrêter de nous faire chier avec Téléphone, Noir Désir et Indochine, en gros les trucs français les plus connus à se mettre sous la dent en terme d'allant Rock.
Avec Bertrand, on est très amis, c'est  la famille. Il a fait et fera, j'en suis sûr,  des choses artistiquement superbes, et je veux bien que certains points communs puissent apparaître , mais non, on ne descend absolument pas de Noir Désir. On descend du singe.


eiffelC&C :      Outre une imposante tournée, quels sont les projets d’Eiffel pour la suite ?

RH : Déjà, vu la tournée qui s'annonce, nous n'avons pas intérêt à mollir. Nous sommes très très excités à l'idée de partir pour au moins un an et demi de tournée. Un titre inédit "Tu as la montre, moi j'ai le temps", enregistré lors des sessions de Foule monstre verra sûrement le jour aux alentours de Noël sous une forme décomplexée et bordélique, avec clip et peut-être vinyle ainsi qu'un bêtisier de tout ce qui n'a pas été gardé pour Foule monstre (Il y aurait de quoi à sortir quatre versions totalement différentes de cet album). Sinon, rien n’a été prévu après la tournée qui arrive. Comme je le disais précédemment, l'avenir d'un groupe est par essence incertain, alors ….à voir.


C&C : Bordeaux, ville rock ? Quelles est ton avis sur cette appellation aujourd’hui contestée ?

RH : Outre l'idée du rock, j'adore Bordeaux car pas loin de l'Océan, du Pays basque, mais aussi de Paris. Quand avec Estelle, nous avons quitté Paris pour Bordeaux, on s'est dit que cela pouvait être un bon port d'attache pour des gens qui bougeaient beaucoup. Et puis, au niveau thunes, les choses étaient encore possibles, à Paris, on ne pouvait plus lever le petit doigt sans sortir les biftons.
N'étant pas d'origine Bordelaise, je viens du Lot et Garonne près d'Agen, j'ai une vision peut-être faussée de Bordeaux en terme de rock. Mais pour moi, ce n'est pas une ville plus rock qu'une autre. Certes, cette ville a ses légendes, mais elle en est prisonnière. Du coup, elle m'apparait parfois comme un peu grasse du bide, avec toujours les mêmes gens qui prônent toujours un peu les mêmes choses dont: "Bordeaux, ville Rock". Il y aurait tellement de choses à faire, mais trop de guerres de clochers. En ce moment, je préfère Bordeaux pour sa proximité avec Bègles, (qui elle, n'est pas une ville de droite), pour son Flamenco, ses concerts de musique baroque, pour son camembert rôti et ses quais que pour l'idée qu'elle se fait d'elle même rapport au rock.
Mais je me branle moi même du fait d'être rock ou pas. Tout l'inverse de Philippe Manœuvre! 


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